Ecrits > Le Livre
Pascale Jeanne Morisseau
L’esprit qui oscillait
Un coup de baguette, et les livres sont écrits, le cinéma
tourne, la plume dessine, le théâtre joue.
C’est fort simple. Magicien. Ce mot facilite les choses.
Inutile de mettre notre œuvre à l’étude.
Tout cela s’est fait tout seul.
Jean Cocteau – La difficulté d’être
Je ferai un monde pour toi
« Je ferai un monde pour toi ». Un type avait marqué ça sur la vitre d’un abri de bus. Ca marquait le point de départ de toute l’histoire. Le bus est arrivé. Je suis monté à bord. A ce stade, je ne voulais absolument plus souffrir.
- « Et ça marchait ? Je veux dire, est-ce qu’une simple décision mentale suffisait à produire cet effet ? ».
- « Et bien, ça dépendait des jours. Le plus souvent, mon esprit oscillait entre deux pôles : l’abandon et la présence. J’évoluais tantôt dans un monde absurde, inhumain, sans gloire, et tantôt dans la pleine chaleur de la plénitude et le rayonnement de mes frères ».
- « Ne pouvais-tu pas choisir ? ».
- « Mes pulsions de mort me rattrapaient toujours ».C’était fatiguant, à la fin, cet esprit las, cette volonté à plat de ce type qui ne voulait rien et qui n’aimait personne. La nature, elle, ne changeait pas. Bien sûr, il y avait les saisons, mais, les oiseaux, eux, continuaient de voler, les arbres d’être verts et feuillus, tandis que le sale type que j’étais, incapable de croire plus avant en l’amour, restait sur le carreau, tout congestionné, à deux doigts de rendre tout son passé. Cyclothymique à faire pâlir, il tombait, se relevait après moult contorsions, mettait hasardeusement un pied devant l’autre, puis, soudainement saisi et extasié par la beauté du monde alentour, marchait le nez en l’air, heureux, fier et confiant en la vie, pour venir s’étaler de nouveau, quelques mètres plus loin, recommençant, jusqu’au ridicule affiché, le même acte manqué du faire pour défaire. Et ce type-là, qui marchait sans rien voir, c’était moi. Ce fut l’autre point de départ : je voulais que ça cesse.
J’ai commencé par me mettre une fille dans le cœur, une seule, pour englober la multitude. Elle devint l’image générique à l’amour parfait. J’avais l’intuition aiguë de son existence. Selon mes théories, le cœur devait idéalement être assez grand pour contenir tous les frères et les sœurs. Me faire embrasser l’univers, c’était son job à l’âme sœur. J’espérais simplement que, cette fois-ci, ce serait la bonne. Je veux dire, que je ne m’étais pas trompé de fille comme la fois passée.
J’ai commencé à regarder en et autour de moi, et me mis à observer cet esprit lunatique, qui faisait de moi, tout à la fois, un roi et un paumé. Au début, il me fallut perdre la vigilance de celui qui s’observe. Mes réactions manquaient tout simplement de spontanéité. Je jouais au type heureux que la vie comble, et je mentais, un peu comme la fille qui sent qu’on la prend en photo et balance un sourire charmeur autour d’elle, comme pour faire croire qu’elle est intemporellement souriante. Mais, je sonnais faux là où je ne faisais que prétendre, et, comme l’amour de la vérité traque le mensonge, je m’évertuais à virer la couche de vernis qui me prévenait d’être vrai, absolument authentique.
Ecrire est venu plus tard. Il m’apparaissait nécessaire de noter les expériences que j’allais vivre. Sans l’écriture, témoin de ma concentration, il me semblait que je ne saisirais que partiellement les rouages de la mélancolie et les paliers qu’il fallait franchir pour finalement atteindre les sommets de sa propre gloire. C’était une image forte, ça, « sa propre gloire », et dans mon cas, presque anachronique. Noyé dans les affres de la dépréciation, je n’aurais jamais pu, ne serait-ce qu’en imagination, en arriver là, je veux dire : au sommet de ma gloire. Au lieu de ça, j’avançais dans la vie, en aveugle, comme dans un labyrinthe, et ma solitude m’oppressait horriblement. Je n’avais pas choisi le côté ermite (j’avais même mis des années avant de comprendre que ça ne prenait pas de h, un ermite), mais, revenant sur mon passé, je contemplais avec un malaise grandissant l’ennui que j’avais éprouvé en société, et la déception amère que l’amitié m’avait maintes fois apportée sous ses formes inachevées. Non, les gens n’étaient pas finis, de même que je n’étais pas fini moi-même, et c’était là la raison pour laquelle il m’était difficile d’éprouver des édens de perfection, car tel idéal ne semblait tout simplement pas être de ce monde. En tout cas, l’absolu épanouissement m’évitait soigneusement. Pourtant, j’avais bien noté que la quête du bonheur constituait le moteur du monde, et que celui-ci pouvait fort bien surgir dès lors que l’on poussait les portes de l’amour, sans calcul, tout nu, sans volonté propre. Pour moi, même si ces convictions, basées sur l’intuition (qui sent plus qu’elle ne sait), ne brillaient qu’en des sphères intellectuelles, ça ne faisait aucun doute : l’amour faisait la beauté, et la beauté, la perfection. Tuer la volonté propre était la seule chose à faire pour permettre à l’être profond le développement, l’amplitude et l’envol définitif.
Ce manuscrit, achevé en mars 2003, a été rédigé
lors de la création du troisième volet
de la trilogie de l'âme soeur:
"Ma toute petite transcendance".
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